Des jeux d'enfants pour changer de regard

Publié le samedi 16 avril 2011 à 06h00
Mercredi, les enfants ont participé à un atelier d'éveil musical et de percussions proposé par l'association lilloise Poka Pooka. Mercredi, les enfants ont participé à un atelier d'éveil musical et de percussions proposé par l'association lilloise Poka Pooka.

Il y a six mois naissait Changeons de regard, le premier centre de loisirs de la région accueillant enfants valides et handicapés. Moitié-moitié.

Aujourd'hui, pas la peine d'espérer une place pour les vacances de Pâques : c'est complet... Retour sur les raisons d'un succès.
FANNY SAINTOT > fanny.saintot@nordeclair.fr


Comme dans tous les centres de loisirs, il y a des rires (beaucoup), quelques chamailleries et du bruit aussi. Justement, c'est le thème du centre de Loisirs Pluriel. Et ça tombe bien : les percussions, Quentin adore ça. Tétine à la bouche, doudou lapin en bandoulière, le petit garçon ne tient pas en place. S'asseoir ? Pas question, lui préfère tambouriner sur les djembés ou entamer une petite danse. Ce matin, avec 14 autres enfants âgés de 3 à 13 ans, il prend part à l'activité proposée par l'association lilloise Poka Pooka.
« La musique, ça parle à tout le monde », explique la directrice. Blandine Derhille. Aux enfants valides comme aux enfants handicapés que le centre accueille, le mercredi, pendant les vacances, et désormais aussi le samedi. Une telle parité n'existe nulle part ailleurs dans la région.
Objectif : veiller à ce que cet équilibre soit respecté pour que « personne ne soit mis de côté ». Car sinon « ça ferait centre spécialisé », note la directrice.

Pouvoir accueillir tous les enfants

Concrètement, « on essaie d'adapter les activités, en privilégiant le visuel. » Et si certains enfants n'accrochent pas ?
« On détourne l'activité, ça ne pose pas vraiment de souci ». Au menu : de la peinture, des sorties, du sport, des grands jeux, des défis collectifs... « En fait, le programme n'est pas très différent de celui d'un centre de loisirs classique. C'est la manière de les mettre en place qui change ». Activités plus courtes, flexibilité... Par exemple, « si on fait du coloriage, certains enfants ne vont pas réussir à prendre un crayon. Alors on va faire du collage, avec des gommettes... » Pour la directrice, l'essentiel est que ces journées se déroulent toujours de la même façon. Ainsi, « les enfants ont des repères. Ils savent où est leur place à table, où est affichée leur photo... » Ouvert il y a six mois, à l'initiative de la Ville de Tourcoing, le centre de Loisirs Pluriel Changeons de regard peut accueillir 16 enfants. Mais « pour les vacances de Pâques, c'est complet depuis Noël, constate Blandine Derhille. Le mercredi aussi... à part le matin, il reste quelques places. » Comprenez seulement une ou deux.
Faute de véritables solutions d'accueil pour les parents d'enfants handicapés (Lire ci-contre), cette petite structure a rapidement trouvé son public. D'autant plus qu'« ici, on a un animateur pour trois enfants ». En moyenne, car « certains enfants ont besoin d'un auxiliaire de vie pour eux tout seuls ». Le centre répond à toutes les demandes, que ce soit pour l'accueil d'un enfant autiste, trisomique ou qui souffre d'un trouble sensoriel. Ils peuvent aussi recevoir des soins infirmiers ou de kiné. « On rencontre les parents pour évaluer les difficultés de l'enfant, auquel on propose une journée découverte ». 98 rue Nationale. Tél. : 03.20.68.85.49.

« Il manque déjà des places, il faudrait en créer d'autres »

La présidente de l'association Changeons de regard, Marjorie Duterte, a 3 enfants qui fréquentent le centre. Elle dispose ainsi d'un peu de temps libre, l'esprit tranquille : elle sait que Charles, qui est handicapé, est entre de bonnes mains. «Avant, pour le temps libre sans les enfants, c'était limite, se souvient Marjorie Duterte, la présidente de Changeons de regard. Maintenant, ça permet d'envisager les choses autrement. Et de profiter de mes autres enfants. » Par exemple quand l'aîné, Charles, qui est handicapé, participe aux activités proposées lors des samedis récréatifs, au centre. Son envie de s'investir dans « le quotidien des personnes touchées par le handicap » est née d'un constat : « beaucoup de parents d'enfants handicapés se sentent désarmés dans les centres aérés classiques. À Tourcoing, il y a une volonté d'accueillir les enfants handicapés. Mais dans la pratique, ce n'est pas évident. Tout dépend du handicap et du traitement. Il y a toujours une petite appréhension, aussi bien du côté du personnel que des parents. » Tandis qu'au centre Changeons de regard, « c'est très professionnel. La directrice est formée, les éducateurs spécialisés. J'ai vraiment confiance ». « Maintenant que ce centre existe, je pense que ça va donner envie à beaucoup de gens, poursuit-elle. Mais il manque déjà des places, il faudrait en créer plein d'autres. » Ce n'est pas encore à l'ordre du jour : « Pour l'instant, c'est tout neuf, on le bichonne. On se donne le temps de bien fonctionner. » wF.SA.


« À 5 ans, on n'est pas encore formaté »

Maman de deux enfants « en pleine santé », Anne les a inscrits au centre de Loisirs Pluriel dès l'ouverture. Elle constate qu'ils ont désormais « une longueur d'avance » sur elle. « On n'entend parler que de prénoms, pas de handicap », dit-elle. «On n'entend jamais parler de handicap, on n'entend que des prénoms, raconte Anne, maman de Lazare, 6 ans, et de Ninon, 5 ans, qui fréquentent depuis six mois le centre. J'imagine que les relations sont toutes simples, qu'ils ont des réponses là-bas. À 5 ou 6 ans, on n'est pas encore formaté. Ils peuvent recevoir tout ce qu'on leur donne ». Initialement, Anne ne cherchait qu'un « plan pour le mercredi ». Elle a trouvé beaucoup mieux : « le hasard a très bien fait les choses ». En apprenant qu'un centre accueillant enfants valides et handicapés va ouvrir, elle réalise : « Il n'y a pas de raison qu'ils ne partagent pas le quotidien, les moments de plaisir, la sieste... Ça m'a sauté aux yeux, c'est du bon sens. La seule condition pour que ça fonctionne, c'est qu'on y mette les moyens. » « On s'adapte aux plus fragiles » Pourtant, « je n'avais pas de regard sur le handicap... à part de croiser dans la rue des personnes avec une canne blanche. » Ses enfants, en revanche, sont « à ce sujet-là beaucoup plus riches que moi » : ils ont « une longueur d'avance ». Elle raconte une anecdote, concernant une petite fille qui « voit très mal ». « Elle est venue avec son matériel pour écrire en braille. L'étiquette de son portemanteau comporte des petits points, et les enfants savent ce que c'est. Ils l'intègrent comme n'importe quel jeu. » Elle qui craignait les centres de loisirs façon « grosse machine » se félicite que le centre Loisirs Pluriel sache « prendre le temps ». « Être ensemble, c'est arrêter de courir. C'est un temps de loisirs, de partage, on n'est pas dans des moments de compétition. On va s'adapter aux plus fragiles. C'est une bulle dans laquelle on arrête de s'agiter. » À l'origine, Anne se souvient que certains parents d'enfants handicapés doutaient que des parents d'enfants valides puissent être intéressés par l'initiative de Changeons de regard. Aujourd'hui, l'expérience de ces six derniers mois leur donne tort. « Il faut que ces familles comprennent que leurs enfants sont des trésors. Et que ces initiatives deviennent la norme. » wF.SA.

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