Les psychanalystes, premières victimes de la psychanalyse ?

Modifié le 16-03-2012 à 09h41

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LE PLUS. Pour certains troubles, comme l'autisme, la psychanalyse est toujours la seule façon de guérir envisagée. Or, quand la psychanalyse fonctionne en vase clos, ça va, mais lorsqu' elle entend imposer à tout le monde ses vues dépassées sur le psychisme, c'est un problème selon Peggy Sastre, auteur de "No Sex" et "Ex-utero".

> Par Peggy Sastre sexe, science et al.

Edité et parrainé par Melissa Bounoua

A bien des égards, la psychanalyse ressemble aux rats-taupes. Pas vraiment une anomalie, non, plutôt le bout du bout d'une branche phylogénétique. Elle est fragile certes, elle soumise à rude épreuve, aussi, mais (et la comparaison avec l'heterocephalus glaber s'arrêtera là) elle a encore besoin d'un bon coup pour abréger ses souffrances fossiles.

"Qui ne s'adapte pas disparaît", c'est une maxime évolutionnaire connue, pour d'aucuns c'est même la loi de la sélection naturelle. Mais elle ne dit pas tout, car qui ne s'adapte pas peut toujours trouver une niche où ses excentricités évolutives seront comme un coq en pâte ; un cul-de-sac bien confortable, quasiment sur mesure, où il sera très difficile de le déloger.

En France, la psychanalyse a trouvé sa niche, une terre où l'amour de l'idéologie joue des coudes avec le goût de la hiérarchie, de l'autorité, des choses qui s'imposent et qui ne se discutent pas. De même, en France tout le monde se fout un peu des faits, c'est une culture où on se répète que les faits ne disent pas tout, qu'on peut leur faire dire ce qu'on veut. D'ailleurs, on s'en méfie des faits : la rigueur scientifique cache toujours quelque-chose, alors tant qu'à faire, mieux vaut s'en débarrasser.

Un pays qui a la science en horreur

On ne peut pas comprendre le jugement qui a été rendu le 26 janvier dernier à l'encontre de la réalisatrice du film sur l'autisme "Le Mur", Sophie Robert et de l'Association Autistes sans Frontières sans prendre en compte cet environnement spécifique.

Évidemment, nous sommes dans un pays où 80% des nouveaux diplômés en psychologie et psychiatrie ont été formés à la psychanalyse, une théorie qui refuse d'être évaluée selon les méthodes en vigueur partout ailleurs et qui pense que les neurosciences sont une lubie dont elle se doit de protéger la société, mais nous sommes aussi et surtout dans un pays qui a généralement la science en horreur. Un pays qui feint de ne pas comprendre ses méthodes (la boucle hypothèse > prédiction > expérience > observation) et qui pense, globalement, comme Lacan : que le réel n'existe pas.

De même, c'est un pays où ils sont encore nombreux ceux qui se nourrissent des miettes du droit divin traditionnel (la hiérarchie et l'autorité comme ingrédients de l'ordre cosmique), et où quelqu'un qui parle fort et abscons aura davantage de chances de se faire entendre, et d'imposer le respect, qu'un autre qui cherche avant tout à faire comprendre de quoi les choses sont faites.

Pour Sophie Robert, que j'ai eu au téléphone alors qu'elle attendait des nouvelles du référé en suspension de l'exécution provisoire de la sentence du 26 janvier, les psychanalystes sont les premières victimes de la psychanalyse. La discipline est "tout d'abord une entreprise de manipulation mentale qui génère sa propre manipulation mentale".

"Un psychanalyste", m'a-t-elle expliqué, "c'est d'abord quelqu'un qui souffre dans sa jeunesse, et qui va chercher des solutions sur le divan. Et après des années de divan, il finit par adopter le mode de vie et de penser psychanalytiques, dans une oblitération totale de sa subjectivité.  C'est une dynamique d'embrigadement à laquelle ils tiennent tout particulièrement : les psychanalystes eux-mêmes sont d'abord passés sur le divan, sont devenus dépendants à l'analyse et inféodés à la psychanalyse. Cela touche énormément de gens qui n'ont aucune connaissance des fondements théoriques de la discipline. C'est aussi pour eux que j'ai fait mon film."

Je ne sais pas si je suis d'accord avec elle. C'est un peu comme penser que les religieux – les actifs, les "ministres du culte" – sont les premières victimes des sectes qu'ils servent et dans lesquelles ils servent. On aura beau leur dérouler l'historique de leurs dogmes et leur déconstruire les "fondements théoriques" de la multiplication des pains, de l’éradication des infidèles cachés sous les pierres ou de la capacité de flottaison d'une sorcière, cela ne leur ôtera pas l'envie d'y croire, d'adapter leur existence en fonction et, surtout, de chercher à évangéliser d'autres gogos à l'esprit malade.

Quelles solutions alternatives à la psychanalyse ?

Non, le plus gros problème de la psychanalyse, à mon sens, c'est sa toxicité exogène. Le fait que non seulement elle est nuisible pour ceux qui la pratiquent, mais qu'elle est inefficace, au mieux, et délétère, au pire, pour ceux qui ont aujourd'hui d'autres moyens de soigner ou d’atténuer leurs troubles psychiques. De la même manière que je n'ai rien contre ceux qui sont persuadés que l'ambre guérit les rages de dents ou qu'une maison n'est pas habitable si elle n'a pas été préalablement désinfectée au reiki, je commencerai par contre à m'énerver quand le nettoyage à l'ambre (pardon, je m'embrouille) fera partie des conditions d'obtention d'un logement chez toutes les agences immobilières.

Parce que c'est ce qui se passe en France, à un niveau évidemment beaucoup plus grave, dans la prise en charge de l'autisme : un trouble qu'un consensus scientifique international considère comme neurologique est majoritairement "soigné" par des gens pour qui le cerveau est accessoire.

En regardant le film de Sophie Robert, ce n'est pas donc, à tout prendre, le jargon sectaire et métaphysique des psychanalystes interrogés qui m'a le plus interpellée ou choquée – j'étais au courant –, mais c'est d'entendre Sandrine Guy, mère d'un adolescent autistique, raconter comment son fils a été "analysé" contre son gré, et avec quelle perplexité elle a reçu ce rapport "complètement délirant" et "effrayant", où une thérapeute avait tout simplement plaqué du Lacan sur son fils, sans autre forme de procès.

Sachant aujourd'hui que la prise en charge des questions de "santé mentale", à l'instar de l'autisme, est très majoritairement psychanalysante – une discipline dont les fondements théoriques, après plus d'un siècle d'existence, n'ont jamais été concrètement attestés –, combien de malades ou de familles de malades ont la présence d'esprit, c'est-à-dire possèdent suffisamment d'informations sur les solutions "alternatives" (ie. consensuelles partout ailleurs) pour détecter et refuser un tel délire ?

Que la psychanalyse contamine ses propres ouailles, très bien, qu'elle fonctionne en vase clos et hors du monde, autant que ça lui chante !

Mais lorsqu'elle profite de l'ignorance du grand public et qu'elle joue les marchands de doute à des simples fins d’auto-conservation, là, j'espère vraiment qu'elle se heurte vite fait bien fait à tout un tas de murs et qu'elle tombe enfin, cette ramification archaïque du savoir. 

A lire aussi sur Le Plus :

- "La psychanalyse est devenue dogmatique, c'est son erreur" par Boris Cyrulnik, psychanalyste.

- "Autisme et psychanalyse : les véritables enjeux" par Eric Laurent, psychanalyste et ancien président de l'Association mondiale de psychanalyse.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/469811-les-psychanalystes-premieres-victimes-de-la-psychanalyse.html