A Champcevrais, dans l'Yonne, une maison d'accueil pour autistes propose un cadre de vie unique en France: formes, couleurs, matériaux, environnement ont été étudiés.

Dans sa chambre avec salle de bain en rez-de-jardin, Dominique frétille tout sourire : « Je ne démonte plus rien. C'est un miracle dans ma tête. Je suis apaisé dans mon coeur . » Un soulagement pour cet autiste de 52 ans. Mais aussi pour l'équipe de L'éveil du Scarabée. L'obsession de Dominique - décortiquer tous les mécanismes - avait plusieurs fois failli provoquer des catastrophes dans les anciens locaux de ce centre de vie et de soins pour adultes autistes. Surtout quand il s'en prenait aux prises électriques...

Les matériaux, la lumière, l'environnement sonore: tout doit être apaisant

Il n'est pas le seul à aller mieux. Depuis l'emménagement dans la nouvelle maison, le 20 novembre, Régine n'a plus eu une seule de ses anciennes crises quotidiennes et une autre jeune, parmi les seize habitants du Scarabée (20 places à terme), a, pour la première fois depuis quatorze ans, préféré rester là pour Noël plutôt que d'aller dans sa famille.

Ce bien-être devra être vérifié dans le temps, mais ces premières réactions semblent valider le pari de départ : imaginer un bâtiment qui n'exacerbe pas l'hypersensibilité et les angoisses des résidents. « Chaque autiste est différent, explique l'architecte Emmanuel Negroni. Mais on a voulu qu'en termes de matériaux, de lumière, d'environnement sonore, de couleurs... tout soit apaisant ».

Un fil chauffant traverse les miroirs de la salle de bain pour que l'image ne soit jamais troublante

En pénétrant sous la voûte protectrice du Scarabée, les mots se concrétisent. Au sol, un chemin de vie en bois invite à progresser vers un faux arbre qui, avec son tronc d'olivier, ses branches de charme et ses feuilles de chêne, donne des allures de place du village au coeur de la maison. En dessous de moucharabiehs, de grandes chaises longues invitent à une position foetale. Elles reposent contre une pièce aux rondeurs dignes de Gaudi. Elles contrastent avec les arêtes franches des murs de la partie administrative. « Pour faire facilement la différence. »

De petits réverbères posés sur un toit et des LED diffusent une douce lumière qui évolue au fil de la luminosité extérieure, plus dynamique la journée, plus tamisée le soir. Les tons sont pastel, des pièges à sons sont cachés, il n'y a pas d'étroits couloirs et, comme l'excellence se cache parfois dans les détails, un fil chauffant traverse les miroirs des salles de bain pour que l'image qu'ils renvoient aux habitants ne soit jamais troublante.

« On s'est autorisé à penser différemment »

Bref, cet équipement a dû coûter une fortune... « Absolument pas, conteste Emmanuel Negroni. Davantage qu'au départ mais, finalement, 2 000 € du mètre carré, soit 3 millions d'euros pour 1 500 m2(4,1 millions TTC avec le mobilier des chambres). Les logements sociaux reviennent en moyenne à 1 800 € du m2 en province ».

Ce qui veut dire qu'il a fallu faire preuve de beaucoup d'imagination. Par exemple, les pièces sur mesure, comme les chaises longues en bois massif, ont été réalisées par une machine numérique cinq axes (l'ancêtre de l'imprimante 3D). Ceci dit, le bâtiment tend vers la basse consommation d'énergie. Il est chauffé par géothermie et l'eau est chaude grâce à des panneaux solaires.

Un projet porteur d'emplois

L'ensemble a été financé par le conseil général de l'Yonne (600 000 €), autant de fonds propres de l'EPHAD (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) et un emprunt de près de 3 millions cautionné par le département. Pour être complet, une salle multisensorielle avec baignoire high-tech, diffuseur d'arômes et musique douce a été offerte par les pièces jaunes de la Fondation des hôpitaux de Paris. Et le Rotary a financé le terrain de sport. Le coût par habitant est resté à 205 € par jour.

La naissance de ce Scarabée n'a toutefois pas été un long fleuve tranquille. Il a fallu sept ans (dont huit mois d'arrêt à cause de dissensions politiques au conseil général). Et toute l'énergie d'un duo formé d'un architecte qui s'est passionné pour ce projet et l'engagement du directeur du centre, Jean-Pierre Sanchis : « On s'est autorisé à penser différemment. »

Un troisième homme a accompagné l'aventure, Pierre Denis, président de l'EPHAD et maire du village de 345 habitants. « On a vu partir La Poste, la gendarmerie, la perception. Et là, entre la maison de retraite, la cuisine centrale, l'unité Alzheimer et L'éveil du Scarabée, on a plus de cent emplois ».

Fiers de leur bébé, les géniteurs pensent déjà aux améliorations. Il s'agirait par exemple de connecter les télés des chambres afin qu'elles permettent aux habitants de communiquer avec leur famille. Mais surtout, ils aimeraient que leur réalisation fasse école. « Pas pour la reproduire, assure l'architecte. Mais pour reprendre la philosophie, critiquer et améliorer. » En attendant, Dominique continue à jouer le guide : « Vous avez vu le plafond de la salle de bain ? On peut avoir un ciel étoilé ».