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Le professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine, avait il y a deux ans exposé les effets notoires des antibiotiques dans le traitement de l’autisme. Deux ans après, le scepticisme règne, sans que ces études soient totalement rejetées. Le point sur les approches de l’autisme avec le pionnier de la recherche dans ce domaine, le professeur Gilbert Lelord.

Autisme et antibiotiques

Publié le 1 Avril 2015
Ggilbert_lelordilbert Lelord est le spécialiste internationalement reconnu de l’autisme et du développement de l’enfant, psychiatre, ancien professeur de la faculté de médecine de Tours et ancien chercheur à l’INSERM il est membre correspondant de l’académie de médecine. Il est le fondateur de l’équipe «Autisme » de l’unité INSERM 316 de Tours. Avec son équipe, il a cherché à analyser la réaction du système nerveux des autistes devant les informations de l’environnement et a pu démontrer que l’autisme de l’enfant est lié à un trouble du développement du système nerveux et non une pathologie purement psychologique.

Gilbert Lelord : Les parents demandent bien sûr à ce que chaque piste de recherche soit explorée, et il y a beaucoup d'espoirs aujourd'hui quant aux avancées de la recherche sur l'autisme. Les travaux du docteur Montagnier répondent à cette attente des parents, et il a raison de pousser sa recherche dans ce sens, mais aujourd'hui ses résultats ne sont pas très convaincants : il y a deux ans, il a présenté un film dans lequel des enfants atteints d'autisme et sous traitement antibiotique voyaient leur état évoluer considérablement.

Les antibiotiques concernés n'étaient pas liés à l'autisme, il s'agissait de divers médicaments destinés à d'autres infections dont souffrait l'enfant. Cependant, on ne sait pas quelle est la part de l'effet placebo dans ces résultats. Pour qu'une étude soit rigoureuse, il faut proposer un traitement à des patients sans qu'ils le sachent, et faire croire à des patients qu'ils en ont un sans que ce soit vrai. Il manque ces deux astreintes dans les études du docteur Montagnier, raison pour laquelle ses études ne sont pas reprises par les médecins français, ou pas officiellement, et on ne saurait trop recommander d'être prudent à ce sujet: la consommation d'antibiotiques peut avoir des effets néfastes.

L'effet placebo n'est pas néfaste pour la santé, et il ne faut le négliger, en particulier chez l'espérance que cela crée chez les parents. Tant que les parents ont un espoir, ils vont pousser l'enfant à évoluer, à être stimulé, et cette attitude positive a des effets réels. En revanche des parents qui ont abandonné l'espoir d'une guérison sont plus prompts à abandonner leur enfant à sa maladie, ce qui renforce l'enfermement du malade. Donc on peut noter l'effet positif de telles recherches sur le moral des familles, et en ce sens c'est très positif.

Malgré tout, il est à noter qu'il y a une quinzaine d'années, le professeur Ritvo avait mis en avant les propriétés du sulfonamide dans le traitement des maladies de l'autisme et de l'asperger, corroborant les effets de certains antibiotiques sur ces maladies. Cependant, ces antibiotiques ont par la suite fait l'objet de sérieuses controverses.

Cette approche corrobore une considération bactériologique de l’autisme : aujourd’hui sait-on d’où vient cette maladie ? Si la piste bactériologique se confirme, pourrait-on prévenir l’autisme par un vaccin ou la prise d’antibiotiques par la femme enceinte ?

Si cette piste se confirme, alors il y aura tout un cheminement thérapeutique à construire, allant de la création d'un vaccin à une détection avancée de l'autisme chez le foetus qui pourrait être soigné. Mais nous n'en sommes pas encore là !

On sait que l'autisme provient d'une modification génique. Une soixantaine de gènes sont concernés par une atteinte et une déformation. On ne sait pas encore comment interviennent les modifications des gènes dans le cas de l'autisme, mais s'il apparaît clair que des virus sont responsables dans un certains nombres de cas, des dispositions seront prises.

L’autisme est considéré comme l’affection mentale la plus génique qui existe : dans 20% des cas, on trouve une constellation génique qu’on ne trouve pas ailleurs. Dans les années 90 on montre qu’un gène représente la particularité de l’autisme, et que ce gène modifie le développement du système nerveux : c'est une vérité statistiquement démontrée, et aujourd'hui on admet qu’à peu près 60 particularités géniques sont retrouvées dans l’autisme. Ce n’est pas monogénique, mais polygénique.

D’autres pistes : hémorragie précoce pendant la grossesse, toutes les infections de la maman et peut-être même du papa (toutes les toxines présentes dans les aliments ont peut-être un rôle), fréquence de l’autisme a augmenté : il y a 40 ans, 1/4000 aujourd'hui 1/100.

L’approche bactériologique remet-elle en cause les approches génétiques ou psychiatriques de la maladie ?

Parce que 60 gènes sont impliqués dans le développement de l'autisme, les études sont complémentaires. Aujourd'hui, la piste psychiatrique, développée par Bettelheim notamment qui insistait sur la responsabilité du rapport de la mère à l'enfant, a été abandonnée. Si certains y croient encore, ce n'est qu'en secret !

Pour l'approche génétique aussi, c'est assez complexe. On parle vraiment d'une affection génique, avec peut-être des facteurs héréditaires qui affaiblissent certains gènes chez des individus. De même que pour la dépression ou l'addiction, ce n'est pas héréditaire, mais c'est un patrimoine génétique qui peut être affecté plus facilement chez certains individus que chez d'autres. On cherche aujourd'hui à savoir ce qui amène le gène à se modifier : virus, bouleversement hormonal pendant la grossesse, alimentation du père et de la mère... plusieurs pistes sont étudiées, d'autant que la fréquence de l'autisme augmente fortement. Il ya 40 ans, on dénombrait un cas d'autisme sur 1 400, et aujourd'hui 1/100. Il y a donc une urgence à travailler sur ces questions.

Quels sont les autres traitements qui ont aujourd’hui obtenu des résultats satisfaisants ?

Le résultat le mieux connu et étudié est l'influence de la vitamine B6 : des études très rigoureuses ont établi qu'un enfant autiste sur 5 exposé à de très forte doses de vitamine B6 avait une amélioration significative de son état. Nous ne sommes plus aux résultats initiaux qui clamaient une réussite dans 80% des cas, mais c'est tout de même un résultat significatif dans la prise en charge de la maladie.

Aujourd'hui, des études se concentrent sur le rôle joué par la neurofitucine, hormone qui jouerait un rôle dans le développement de certaines formes d'autisme. C'est un sujet très récent d'étude, encore embryonaire mais sur lequel beaucoup d'espoirs se portent.

On a pu observer, presque par hasard, que certains enfants allergiques au gluten avaient développé un autisme, et c'est à l'occasion d'un régime sans gluten qu'on a observé la possibilité thérapeutique d'un tel régime. Mais conserver une alimentation sans gluten est très pénible et c'est un régime très difficile à suivre : il n'est donc réservé qu'aux enfants allergiques à ce produit. Beaucoup de parents ont été enthousiasmés par ces résultats, mais l'efficacité est nulle sur les autistes qui n'ont pas cette allergie. De plus, il n'a pas été démontré scientifiquement le lien entre gluten et autisme, mais empiriquement on a vu des résultats satisfaisants.

Il n'y a pas encore de traitement définitif de l'autisme si ce n'est les substances psychotropes, les calmants, les stimulants du système nerveux. Mais ce sont des traitements des symptômes et non pas de la maladie à la racine. C'est là-dessus qu'il faut maintenir les efforts.

Depuis les débuts de la recherche sur l’autisme, a-t-on fait des avancées marquantes à la fois dans la compréhension de la maladie, sa prise en charge médicale et sa prise en charge sociale ?

Les évolutions sont très très positives. On a posé un nom sur beaucoup de comportements qu'on ne savait pas expliquer et que l'on comprend aujourd'hui. Il y a 20 ans, le centre de recherche sur l'autisme a remis au gouvernement de Robert Debré des préconisations pour la prise en charge des enfants autistes, qui s'articulaient autour de trois grandes lignes: la tranquillité de l'environnement, la disponibilité de l'entourage et des médecins ainsi que la réciprocité, l'échange comme éléments majeurs dans la prise en charge thérapeutique. La réaction du gouvernement a été immédiate et ils ont diffusé très largement ces préconisations.

Au sens médical, on est aussi capable de détecter l'autisme dès les premiers mois de l'enfance. Avant 18 mois, il y a des signes indiscutables qui soulignent un comportement autistiques : beaucoup de pleurs ou au contraire une absence singulière de réaction, un regard fixe, une motricité lente. Il ne faut pas inquiéter exagérément les parents, mais savoir que si leur enfant donne l'impression de voir sans regarder, d'entendre sans écouter, il y a peut-être un problème; et plus la réaction des parents sera rapide, plus les chances d'amélioration de l'état augmentent.

Je me souviens aussi qu'au moment de la visite de Jean-Paul II, un groupe d'enfants autistes ainsi que leurs parents ont reçu une bénédiction spéciale. On constate donc la compréhension réelle de ces maladies par la société et aujourd'hui on constate la multiplication des recherches et des participants aux séminaires d'études sur l'autisme. C'est notamment la raison pour laquelle des études sur la recherche antibiotique sont largement diffusées!

Ce qui est très important en 2015, c'est de ne surtout pas décourager les parents, et surtout de les accompagner dans la prise en charge de leur enfant: offrir des structures de jour, ou qui peuvent prendre en charge les enfants pendant une semaine complète pour pouvoir ponctuellement décharger les parents, qui ont besoin de pouvoir prendre du recul. Dans les années 80, un grand effort a été fourni pour aider les enfants trisomiques. Aujourd'hui, de fait, ces enfants sont moins nombreux, et on pourrait basculer cet effort sur l'autisme afin de mieux supporter les parents. L'entourage social et familial des enfants autiste est le seul qui puisse avoir un effet sur l'évolution de la maladie sur le long terme.

C'est le rôle des départements, des régions, de l'Etat d'offrir des structures adaptées. En France, les équipes de Toulouse et de Bordeaux se sont distinguées par leur dynamisme dans l'accompagnement des familles, et il y a donc des modèles à suivre !