(Cet article n'est que le fruit d'une réflexion commune et le but n'est pas de généraliser ni de nous exprimer à ce sujet au nom de toute la communauté autiste.)

En psychologie cognitive, l'on définit la théorie de l'esprit par la faculté d'attribuer à autrui un état mental. Par exemple : déduire ses intentions, ce qu'il peut penser ou non, ce qu'il est susceptible de savoir ou non.

Derrière les mots « théories de l’esprit » ou « empathie», simples en apparences, nous mettons des notions en réalités plus complexes et pluriels. La théorie de l’esprit est une notion initialement issue de la primatologie (Premack et Woodruff, 1978), mais son intérêt dans la compréhension des TSA a été rapidement perçu par Simon Baron-Cohen (1985) lequel a conçu de nombreux tests basés sur cette théorie, servant à détecter l'autisme (l'AQ, l'EQ, le Test des Faux Pas, le tests des émotions faciales, c'est lui ^^).

Pour information, il existe à ce jour deux hypothèses subdivisées en deux sous- hypothèses décrivant la formation et le fonctionnement de la théorie de l'esprit. On distingue :

A) La théorie de la théorie (la théorie de l'esprit est le fruit d'apprentissage et d’expérience empiriques.)

  1. Modèle de l’apprentissage (essai/erreur dans un processus expérimental proto- scientifique)
  2. Modèle de la théorie modulable (théories formulées et modulées pour extraire des « lois » de fonctionnements sociaux)

B) La théorie de la simulation (système de correction mutuel des émotions)

  1.  Modèle analogique (analogie instinctive avec ses propres expériences)
  2. Modèle de l’imitation (imitation des réactions des autres)

N'oublions pas également de mentionner que l'empathie est une notion double constituée de l'empathie affective (ressentir l'émotion de l'autre de façon primaire par « contagion ». Par exemple : se sentir triste/bouleversé intérieurement lorsque l'on voit quelqu'un pleurer ou avoir mal) et de l'empathie cognitive (attribuer un état à autrui, se projeter à sa place, interpréter les expressions faciales...) C'est cette dernière, et seulement cette dernière, qui n'est autre qu'un synonyme de la théorie de l'esprit, qui serait déficitaire chez nous, les autistes.

A l’évidence, ces processus potentiels ne s’excluent pas les uns les autres, mais peuvent fonctionner, et interagir. Nous évoquerons plus tard les zones du cerveau qui les sous-tendent, mais il faut se souvenir que les liens de causalité ne sont pas facilement identifiables : en effet, a-t-on un bon odorat parce qu’on a une zone olfactive très développée ou un zone olfactive très développée parce qu’on a un bon odorat ?

Au sujet de la théorie de l'esprit, nous avons longuement réfléchi à ce sujet, et en sommes arrivés à ce questionnement :

«Comment peut on deviner l'état mental d'une personne dont le fonctionnement, l'agencement neuronal est qualitativement radicalement différent ? »

Et de ce fait : « Les neurotypiques ne manqueraient-ils pas de « théorie de l'esprit autistique » lorsqu'ils sont incapables de comprendre les réactions des personnes autistes, prenant pour base leurs propres réactions, leur propre ressenti ? »

Propulsés à notre place tels quels, selon leurs références, en tant qu'être de spécificité sociale, peut-être se sentiraient-ils dans un état de grande détresse, prisonniers de l'autisme. Or, nous sentons-nous TOUS ainsi en tant qu'autistes ? Pas nécessairement. En fait, nous fonctionnons ainsi, tout simplement. Différemment. Parce que, tout comme ils ignorent "ce que cela fait d'être autiste", nous ignorons majoritairement "ce que ça fait d'être neurotypique".

Nous pensons que la théorie de l'esprit dépend de la structure mentale de la personne à qui l'on s'adresse. Les autistes, entre eux, bien souvent, se comprennent, se retrouvent, voire... se reconnaissent. "Oh je compatis, tu dois te sentir complètement épuisé ! Courage !" ai-je souvent entendu de la part d'individus supposés manquer et d'empathie cognitive, l'autre nom de la théorie de l'esprit, de par leur condition d'autiste. Or, n'est-ce pas là un manifeste de la théorie de l'esprit, selon sa définition ?

Les neurotypiques qui cernent le mieux les autistes, sont ceux qui évoluent à leurs côtés. Dans leur métier, dans leur famille. Ils se rapprochent de leur vision des choses, ils ont appris à leurs côtés. Cela ne signifie pas que c'est naturel pour eux de "penser autiste". L'on pourrait dire que leur acquisition de la "théorie de l'esprit autistique" est qualitativement différente et sans doute régie par une intellectualisation permanente. Ils ont peut être appris lors de séminaires par exemple que la personne autiste avait des particularités sensorielles. Mais comme ils n'en feront jamais l'expérience, ils n'auront qu'une notion théorique de ce phénomène.

Il en va de même pour les autistes dans une société régie par des non-autistes. Beaucoup d'entre nous avons appris à l'usage, de façon consciente, que telle réaction signifiait ceci, que tel événement engendrait telle réaction. Sans doute parce que nous mêmes, ne manifestons pas nos émotions de la même manière, n'avons pas le même cheminement de pensée à la base. Sans doute parce que nos codes sont différents aussi. En effet, il nous est souvent dit: "Tu dis que tu n'es pas <tel caractère/telle émotion> pourtant, c'est ce que tu renvoies, alors change d'attitude !". Il n'y a rien de plus frustrant et de plus incompréhensible, voire blessant que cette phrase pour une personne autiste.

Nous nous sommes donc rendu compte que notre base, notre répertoire de réactions, d'intentionnalités, ne s'appliquait pas aux personnes non-autistes. Et que l'inverse était vrai aussi.

Les neurotypiques ne parlent-ils pas du "monde de l'autisme", pour le différencier du leur ?

L'on attribue souvent à la personne autiste des émotions, des intentions, des réactions qui ne sont pas les siennes. A titre d'exemple :

  • –  L'on attribue à notre mutisme et à notre fuite du regard de l'indifférence. Pourquoi ? Parce qu'un neurotypique qui réagirait ainsi ferait, LUI, montre d'indifférence. Sommes-nous pour autant indifférents ? 

  • –  L'on attribue aucun sens, aucune motivation ni aucun but à nos stéréotypies gestuelles. Pourquoi ? Parce que ces gestes n'ont pas de sens, qu'il soit social, langagier etc. d'un point de vue neurotypique... A quoi nous servent nos stéréotypies gestuelles ? Bien souvent à nous canaliser.

Le versant théorique de la théorie de l'esprit semble facilement transposable dans une pensée autistique : en effet, la plupart d’entre nous analysons et observons attentivement le comportement des autres afin d'en tirer des "règles", des "lois" des schémas de comportement. En revanche, cela relève d’un processus conscient et volontaire, intellectualisé, alors que cela nous semble être un processus inconscient et instinctif chez les neurotypiques, une capacité immédiate et spontanée à se projeter en lieu et place de la personne pour adopter, "imiter mentalement" ce qui semble être son point de vue. D'ailleurs, les psychanalystes appellent la théorie de l'esprit "mentalisation". Cette faculté se développe très tôt chez les neurotypiques (dès l'âge de 18 mois!!!) et se poursuit jusqu'à l'acquisition de l'aspect pragmatique du langage (les sous-entendus, l'implicite, le second degré...) normalement aux alentours de l'âge de... 7 ans (mais son acquisition débute bien plus précocement). À 7 ans, un enfant neurotypique est parfaitement conscient de la portée de ses paroles et maîtrise quasiment l'implicite, là ou l'enfant autiste n'a pas de filtre, du fait d'une différence qualitative de théorie de l'esprit, affectant la pragmatique du langage. Par exemple, il n'imagine pas que certaines de ses paroles puissent blesser l'autre. Non pas parce qu'il ne ressent rien à l'égard d'autrui, mais parce que d'une part, il a des difficultés à adopter son point de vue, qui est celui d'un neurotypique, d'autre part, pour lui, en toute logique, ses paroles n'étant pas blessantes, il ne voit pas pourquoi elles le seraient pour les autres. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas d'intention de blesser autrui, car lorsqu'il sait que telle chose peut faire du mal, par essai/erreur, il ne le refait plus (voire, s'en veut énormément...) Ergo, il ne s'agit pas d'une absence d'empathie, mais d'un comportement « mal ajusté » par « erreur de mentalisation », liée à un mode de pensée différent, erreur interprétée par les NT comme une absence d'empathie, eux pour qui la mentalisation est devenue un réflexe, du « bon sens ».

Illustration : un enfant autiste va spontanément passer dans les rangs de la classe et corriger ses camarades en insistant lourdement et (en apparence) froidement sur les erreurs effectuées.

Pour l'enfant : c'est un simple fait, la vérité, et il n'y a rien de mal à le mentionner, surtout qu'il souligne et corrige les erreurs, donc de son point de vue, il se sert de ses capacités pour aider ses camarades....

Pour les camarades NT : « pour qui il se prend, lui ? », « ça ne se fait pas », c'est blessant et humiliant, d'autant plus que l'enfant est dans leur classe, donc un élève, tout comme eux. C'est pas à un élève de faire ça, c'est à l'instituteur. Ça ne viendrait à l'idée de personne parce que c'est « mal élevé ».

De façon générale, nous avons toujours été surpris du manque de recul de la plupart des gens quand ils sont confrontés à une autre personne qui fait ou dit quelque chose qui les dérange, s’énervant spontanément dans des certitudes sans s’interroger sur les raisons possibles de cet acte...

On constate une différence qualitative (mais non quantitative comme chez les personnes souffrants de TOC et de schizophrénie) dans le fonctionnement du cortex cingulaire antérieur, dont la zone dorsale est associée au fait de détecter les erreurs de prédictions et les conflits dans les réponses comportementales). Nous avons généralement du mal à prêter à l’autre des intentions ou des émotions précises, dès lors ce processus fonctionne de façon plus efficace entre autistes qu’avec des neurotypiques, qui eux sont, de plus, incapables de concevoir spontanément l’incompréhension des messages tacites chez l’autre. Les erreurs, en particulier, seront bien souvent considérées par eux comme délibérées et interprétées comme un comportement de provocation. Le fameux « tu le fais exprès ou quoi ? » ou encore, le « pour qui il se prend, lui ? » de l'exemple ci-dessus...

La théorie de l'esprit fonctionnerait donc mieux chez les autistes entre personnes autistes, car il est plus facile d'imaginer des expériences mentales lorsqu'elles sont proches des nôtres (ce qui est également valable pour les NT). Or les expériences mentales des autistes sont quelque peu différentes de celles des neurotypiques. En effet, ces particularités s’accompagnent souvent de co-morbidités comme les troubles anxieux, ou d’expériences sensitives particulières. Parmi ces différences de fonctionnement, l'on retrouve :

Sur le plan sensoriel :

- l'Hyper/hyposensibilité

Des différences significatives sont détectées dans le cortex pariétal inférieur des autistes (qui permet l’intégration des modalités sensorielles). En effet, nous pouvons présenter des hyper ou hyposensibilités, selon les cas, touchant un ou plusieurs sens.

Par exemple, en passant du temps ensemble, nous avons remarqué que nous réagissions souvent de concert aux mêmes stimuli sonores (mobylette sur-aiguë, nourrissons hurlant, tout cela saturant notre cerveau qui frise ou « coupe tout contact » avec l’extérieur). Nous n'avons pas eu besoin de verbaliser pour comprendre que nous avons tous deux été gênés par le même stimulus. Il semblerait que les neurotypiques, mêmes professionnels dans le domaine, n'en tiennent pas suffisamment compte dans l'aménagement des structures accueillant des personnes autistes et dans leur manière de concevoir l'autisme tout court, bien que cela tende à changer.

- La synesthésie

Cette expérience de « confusion » dans l’intégration des sens est peu connue des neurotypiques, mais semble plus fréquente chez les autistes, qui peuvent en avoir une vision commune et partager leurs expériences. (voir article à ce sujet) La synesthésie peut aussi expliquer une forme de sensibilité artistique et des liens entre objets qu'un NT qualifierait d'atypiques, d'inédits, d'originaux.

Sur les plans cognitif, émotionnel :


- La pensée en images et en schémas

Comme beaucoup d’autistes, nous pensons davantage en images et en systèmes qu’en mots, ce qui peut rendre les explications et les formulations que nous pouvons faire plus difficiles lorsqu'elles sont destinées à ceux qui ont une pensée plus sémantique. Cela peut parfois engendrer des quiproquo ou de notre part une insatisfaction de la façon dont on a verbalisé notre pensée. « Non, ce n'est pas exactement ce que je voulais dire... » est une réaction que nous avons souvent et qui est relativement frustrante.

- L'interprétation des expressions faciales

Le visage des neurotypiques est très mobile, exprimant un grand nombre d’émotions dans un temps réduit, toutes complexes et longues à analyser pour nous.

La persistance et le nombre d’informations exprimées par le visage d’un autiste est plus raisonnable, donc plus « lisible » entre nous.

D’autre part, Le lobe temporal inférieur, moins actif chez les autistes, permet l’interprétation des regards. Chez nous, l’information ne passe donc pas nécessairement par le regard mais par d’autres voies.

- l'imitation, la motricité et les fameux neurones miroirs

Le cortex pré-moteur abrite des neurones miroir, surnommés abusivement « neurones de l’empathie », qui permettent de s’identifier aux autres (« system of the same »). Si des différences dans l’activité de cette zone entre autistes et neurotypiques ont été observées, les neurones miroirs en tant que « neurones de l'empathie » ont été exclus de l’étiologie de l’autisme (arrêtez donc de nous dire que nous n’avons pas d’empathie ^^). Ces différences s’expliquent sans doute parce que cette zone est aussi associée à la planification et à l’organisation des mouvements. Or la psychomotricité fine est souvent moins performante chez les autistes. C’est peut-être lié à une moindre capacité dans le domaine de l'imitation et du traitement des gestes, ce qui expliquerait que beaucoup d'Asperger aient des traits dyspraxiques et que l'évaluation motrice soit un critère additionnel de diagnostic.

L’imitation motrice n’est effectivement pas très marquée chez nous. Par exemple, nous nous sommes toujours sentis ridicules, voire carrément bloqués en essayant d’imiter les gestes en cours de sport.

Tout ceci suggère la construction d’une théorie de l'esprit qualitativement différente chez les autistes plutôt qu’un déficit quantitatif. C'est ce qui nous emmène à parler de « théorie de l’esprit autistique ».

Et plus encore, tout ceci suggère qu'autistes et neurotypiques DOIVENT se fréquenter et s'inclure mutuellement au quotidien, afin d'apprendre à se connaître et de développer leurs « théories de l'esprit » respectives ;)