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Mohamed Haidar, artiste avant d’être autiste
Culture

 

12/10/2019 à 11:00
Modifié le 12/10/2019 à 16:16

Du haut de ses 22 printemps, Mohamed Haidar alias « Pipoye » c’est la nouvelle génération d’artistes ! Artiste accompli et reconnu à l’échelle nationale et internationale, ce jeune homme né à Casablanca a beaucoup de mérite. Et pour cause, son « identité autistique » comme l’appelle sa maman, il a su la manier, la dompter et la faire ressortir sur ses toiles que l’on prête à l’art digital.

« Sa vocation n’est pas arrivée par hasard, il dessinait au départ en cachette en utilisant son ordinateur, d’où l’art digital d’ailleurs. C’était à la base qu’un outil de travail. Depuis son enfance Pipoye absorbe les couleurs, les tableaux de grands maitres, des œuvres que je lui montrais », explique la maman de l’artiste. En effet, ce jeune autiste autodidacte a su faire de sa différence une force.

 

 Pipoye a compris qu’il avait besoin d’être seul pour mieux produire et développer ses capacités. Ce qui l’inspire dans son art ce sont les villes, les pays mais aussi les gens et particulièrement les femmes. « Le visage de la femme l’inspire beaucoup, la femme dans toute sa splendeur : chevelure, maquillage. Pour lui la femme en elle-même est une œuvre d’art », raconte Iman Chaïr, sa maman, la première personne à avoir cru en lui. Et d’ajouter : « il est fasciné aussi par tout ce qui est abstrait, les couleurs et les formes géométriques. Même dans sa façon de dessiner, il est simple. Nous ne sommes pas dans un art très complexe mais une certaine harmonie se dégage de ses œuvres. »

Frida Kahlo, Picasso, Matisse sont ceux qui ont bercé l’enfance de l’artiste en herbe. Mais c’est sur les pas de Klint et de Kandinsky, tout en y mettant sa touche, que Pipoye marche. « Avec son identité, il restait mystérieux, je ne le comprenais pas au départ. De même, je ne savais pas s’il comprenait les choses, mais en réalité les autistes font plus partie du même monde que les personnes qui ne sont pas autistes. C’est la raison pour laquelle les gens se trompent souvent sur l’analyse de l’autisme », met en avant Iman.

 

Un style artistique et une griffe qui font du bruit

Elle explique que son fils comme tous les autistes a besoin de s’isoler parce qu’il présente une hypersensibilité sensorielle d’où son désir de se retirer parfois. Le jeune homme roule sa bosse dans le domaine depuis plus d’une décennie, « je l’encadre depuis le début de cette aventure ». « Je suis aussi sa manager notamment parce que nous avons créé il y a quelques années déjà Pipoye Design. C’est une petite start-up qui ne s’arrête pas aux tableaux et aux dessins mais qui développe plusieurs produits comme des mugs, des cahiers, des t-shirts… Comme c’est de l’art digital, c’est très malléable », confie la maman.

Un talent et un niveau atteints grâce justement à ses encouragements et comme tout travail, cela a fini par payer. En effet, le fruit de tant d’effort et de croyance, puisque Iman a décidé de retirer Pipoye de l’école dès 5 ans car autiste, à l’époque le trouble était méconnu. Et les années filent, Pipoye réussit à trouver un équilibre et à se développer dans son art, « il a exposé hors du Maroc. Pipoye est connu en France, au Canada, aux Etats-Unis et sa toute première exposition a eu lieu en 2012 à Casablanca, depuis ça n’a pas arrêté ! », relate fièrement celle qui ne cesse de l’encourager.

 

Pour Pipoye Design, ils ont réussi à se faire un nom auprès de plusieurs concepts store notamment récemment le concept store officiel de la Casablanca Design Week, pour vendre leurs articles ou encore ils optent pour les marchés de noël ou d’autres événements au contact du public. Une signature qu’il ne se voit pas changer ; en effet Pipoye dit ne pas vouloir tenter autre chose que l’art digital. « Ce qui ressort souvent de ses toiles, ce sont les couleurs criardes et les formes géométriques, c’est son style ! », décrit Iman qui explique que le succès qu’ils vivent aujourd’hui est en partie grâce aux réseaux sociaux.

L’autisme n’est pas une fatalité !

Cependant, selon Iman Chaïr, Pipoye ne veut pas forcément transmettre un certain message à travers ses œuvres, son but est de s’exprimer par l’art pour se calmer et s’apaiser mais aussi de pouvoir rencontrer des gens notamment lors d’expositions, le contact avec les gens l’attire énormément. « On peut remarquer que ses œuvres sont empreintes de cinesthésie parce que souvent les autistes le sont. Les sens se mélangent, je pense que dans ses œuvres on voit à quel point le sensoriel est important. » Pour la petite histoire, son pseudonyme prend ses racines dans son enfance lorsqu'un jour il décrit un masque africain en le baptisant « Pipoye », il le suit depuis et ne le lâche plus !

 

Concernant si Pipoye pourrait ou a pour but d’inspirer des générations futures, sa maman penche pour la négative. Néanmoins, « on m’a déjà parlé de pipoyisme, ce serait un mouvement pictural qui s’inspirerait de ses œuvres. En toute humilité, c’est vrai que son art attire les jeunes et les moins jeunes, beaucoup de personnes sont séduites et du coup le pipoyisme me plait bien ! ». Un mouvement qui pourrait bien convertir toute la famille puisque tous sont un peu artiste dont Iman qui est photographe. Une famille qui touche un peu à tout de la photo, au cinéma en passant par le piano, Pipoye n’a pu que suivre la cadence. D'autant plus qu'il est le petit-fils du metteur en scène marocain Feu Mohamed Ziani.

Enfin, Iman nous confie que Pipoye a des rêves pleins la tête qu’il compte bien réaliser, « c’est souvent des rêves liés au voyage. Il aimerait visiter l’Inde, l’Australie, la Grèce mais aussi rencontrer certaines célébrités comme Sharukh Khan. » Notre interlocutrice, un brin patriotique, conclut pour finir en mettant en avant sa fierté et celle de son fils d’être Marocains, « Les principaux projets au Maroc seraient de développer Pipoye Design. Nous sommes très fiers que Pipoye représente le Maroc à l’étranger quand il s’agit d’art et d’autisme. » Une difficulté qu’a su apprivoiser cette maman pour en faire ressortir ce qu’il y a de plus beau !