article publié sur Le Huffigtonpost Quebec

Phylip St-Jacques


Publication: 01/03/2014 09:29

J'ai su très tôt que j'étais différent des autres élèves de ma classe. Cette différence, qui ne m'a jamais été proprement expliquée, m'a créé d'énormes complexes au cours de ma vie. Lors du passage en milieu scolaire, les autistes de type Asperger et de haut niveau prennent conscience de leur différence. Pour plusieurs, c'est un moment douloureux. Pour cette raison, beaucoup souffrent de dépression et d'anxiété.

Ce qui fait le plus souffrir n'est pas la différence en soi, mais la réception de celle-ci et sa perception. Le seul fait qu'on parle de nous comme étant «différents» est désorientant. Différents de quoi? Y a-t-il une normalité établie en société? Pourquoi serait-ce nous qui serions différents? Que veut dire la différence, concrètement?


Cheminement

La conscience de ma différence m'a grandement affecté. L'école n'allait pas au rythme qui m'était approprié pour que je me sente bien. Je ne comprenais pas toujours très bien les consignes et plusieurs professeurs me punissaient sous prétexte que je les narguais volontairement. J'ai toujours senti que j'étais le problème. J'ai même questionné des personnes à savoir si je n'avais pas une certaine déficience intellectuelle, puisque je me sentais horriblement idiot de ne pas être en mesure de comprendre aussi bien que les autres élèves.

À 7 ans, j'ai fait un choix en me rendant à l'école: j'ai décidé de mourir. Je n'avais pas vécu beaucoup d'années, mais je n'avais pas envie de continuer à vivre. J'avais peur de l'avenir et je ne voyais pas la possibilité que ma vie s'améliore. 7 ans, c'est un peu jeune pour décider de mourir. C'est tôt pour être fatigué d'exister. Je me détestais déjà assez pour ne percevoir aucune valeur en moi.

À l'école, plus je vieillissais, pire était mon quotidien. Les récréations furent difficiles, car je n'avais ni amis ni occupations durant ces trop longues pauses. Je craignais les cloches, j'appréhendais de me mettre en rang, j'avais des craintes face à tous les éléments de la situation.

Les pires moments ont été réservés aux cours d'éducation physique. Je n'arrivais tout simplement pas à dribler, à jouer au soccer, à attraper les balles ou à les lancer correctement. On ne me voulait pas dans les équipes. Je sentais que j'étais le fardeau. Celui que tu veux parce que tu n'as pas le choix. Les gens veulent gagner, c'est normal. Parfois, je quittais le groupe pour aller m'automutiler. Mes mauvaises performances faisaient rire l'ensemble de la classe - professeur inclus.

L'école a fait naitre en moi un énorme sentiment d'infériorité. J'accumulais les échecs. Les seuls moments où je me sentais bien étaient ceux où je pouvais fuir dans l'univers des livres. Je quittais un quotidien ecchymosant, mon âme, pour voyager vers un endroit plus accueillant où je sentais que les personnages fictifs pouvaient être mes vrais amis.

Le secondaire n'a guère amélioré les choses. Plusieurs professeurs ne m'ayant pas donné grand espoir de franchir le cap du secondaire, j'ai obtenu mon diplôme de justesse.

Je me suis malgré tout rendu au cégep. Vous me direz que ce fut une belle progression, mais oubliez la fin heureuse, elle n'arrivera pas. La situation s'est empirée. Le cégep a été de trop dans mon cheminement. Je me suis enlisé et j'ai creusé mon sentiment d'échec encore plus profond. Je me suis rongé de l'intérieur. Je pensais réussir en choisissant mes intérêts spécifiques, mais ce fut un autre de mes nombreux échecs. Les fins de sessions étaient trop intenses pour moi qui ne peux qu'étudier une matière à la fois. Mon corps en est resté marqué.

Pendant cette période, j'ai saisi l'expression «dormir comme un bébé». Comme un bébé, je me réveillais la nuit, presque en pleurant, en état de panique, à chercher une présence rassurante pour apaiser mes tourments.


Et maintenant?

Depuis près d'un an, je procède au même système que les Alcooliques Anonymes en me créant des jetons de sobriété. Pour moi, la notion de sobriété s'applique à être sobre de pensées noires, à me déculpabiliser de mes difficultés. Je n'ai pas encore réussi à passer le cap du mois, mais j'y travaille très dur.

Depuis mon expérience au cégep, je me sens fragile. Je suis fatigué beaucoup plus rapidement, je vis des moments difficiles qui se multiplient et qui font que j'ai perdu mon énergie et mes mécanismes de défense. Je travaille fort sur ma réadaptation et à reprendre le contrôle de ma vie. Je veux vivre, mais je ne sais pas comment ni pourquoi.

Je suis constamment en recherche d'un sentiment de réussite. Les études ayant été une accumulation d'échecs trop intenses, je ne sais pas si je serai en mesure d'y retourner prochainement. J'adore étudier et apprendre, mais j'ignore quand je réussirai à retrouver pleinement mes capacités. Encore aujourd'hui, la simple allusion au mot cégep ou à la ville, tout comme voir un champ lexical se rapportant à une fin de session, suffit à me rendre dans un état plus qu'anxieux.

Mon estime personnelle est dans un état comateux, mais il me reste de l'espoir... une braise.

Le suicide chez les personnes à besoins particuliers est une réalité dont on ne parle pas volontairement ni spontanément. L'intérêt n'est pas aussi fort que pour les moindres gestes d'une célébrité. Nous avons besoin de soutien. Malheureusement, le seul soutien que nous ayons, ce sont les psychologues ou les psychiatres. Nous ne bénéficions pas vraiment d'autres ressources, à moins d'en payer le prix. C'est dispendieux, alors que seul un faible pourcentage de personnes autistes occupe un emploi régulier. La répartition des ressources est complètement inégale et trop peu d'actions sont entreprises afin de résoudre la problématique.

Je vous assure que mon pouls est peut-être faible, mais il y a encore de l'espoir et il repose sur l'effort collectif que nous pouvons fournir.